Nouvelles de Hongrie

« Un vent de tempête avait hurlé toute la journée. J’arrivai à Bátyaberek avec un peu de retard, le soleil était déjà couché. Mes hôtes étaient d’une extrême gentillesse, jamais ils ne m’auraient laissé mettre un pied chez eux sans m’offrir un verre de cette pálinka au sureau qui fait la renommée du pays et constitue, à les croire, le secret de la longévité. Ce qui est fort vraisemblable puisqu’à l’exemple de Nándi, l’aïeul aux quatre.vingt-dix-sept printemps, tous les hommes de la famille se trouvaient dans un état d’ébriété avancé et n’interrompirent leur bruyante sérénade que pour s’écrouler soudain par terre et fondre en larmes. Je notai à la hâte quelques airs. Fait surprenant, leur répertoire semblait se limiter à des questions de sexualité. Évike, la fille de la maîtresse de maison, me fit savoir que les gens d’ici ne portaient qu’un intérêt relatif aux bergerettes et aux rengaines de brigands. Pour le dîner, il y eut du ragoût de chevreuil, grâce à Toni, chef de famille au grand cœur et braconnier, le plus efficace de la région. On raconte en riant qu’une fois, au
début du mois de janvier, il s’était tellement enivré dans les champs que les lièvres avaient mangé son pantalon en cuir pendant qu’il ronflait sous les buissons et que, de surcroît, quelqu’un avait fait main basse sur sa mitraillette soviétique. Malheureusement, Toni fait entendre un tel raclement de gorge dès qu’il ouvre la bouche, qu’il est impossible de comprendre un traître mot de ce qu’il dit, et il est dès lors – perte cruelle –, peu probable que je parvienne à lui soutirer une histoire… »

Résumé

C’est à un voyage rude et puissant en Europe centrale, dans la Mitteleuropa, que nous invite ce nouveau volume de la collection « Miniatures », qui en compte désormais trente-six, sur ce principe de la mise en valeur des rouages intimes d’un pays vu par ses propres auteurs contemporains. Depuis la révolution de 1956 réprimée dans le sang par le pouvoir soviétique, depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et la disparition progressive du rideau de fer, depuis l’ouverture de la Hongrie à l’Europe de l’Ouest et au monde dans la foulée, cette Mitteleuropa ne cesse de se reconstituer à l’intérieur de l’Union européenne, sur les ruines de l’ancien Empire austro-hongrois. Les sept frontières actuelles de la Hongrie, avec l’Autriche, la Slovaquie, l’Ukraine, la Roumanie, la Serbie, la Croatie et la Slovénie, disent bien à quel point cette terre magyare, forte de dix millions d’habitants, est au cœur de l’Europe centrale. La culture hongroise, c’est d’abord une langue, une langue qui a survécu comme un îlot au milieu d’un océan de parlers indo-européens et dont les nombreux emprunts au slave et au germanique n’ont pas altéré la structure profonde, marquée par l’agglutination et l’harmonie vocale. C’est ensuite le triangle de création artistique Prague-Vienne-Budapest, l’un des plus fertiles de l’histoire de l’humanité. Musique, peinture, architecture, littérature, cinéma, psychanalyse : le xxe siècle s’inventa notamment dans ces villes. Béla Bartók, Franz Liszt ou György Ligeti pour la musique ; Magda Szabó, Sándor Márai, Dezső Kosztolányi, Péter Esterházy ou Péter Nádas pour la littérature ; István Szabó ou Béla Tarr pour le cinéma – ces noms ont marqué en profondeur la conscience culturelle européenne. La Hongrie, enfin, traversée, retraversée, ballottée en tous sens par l’histoire européenne, s’est forgée d’elle-même une image qui n’est pas toujours celle que nous lui prêtons. Sentinelle auto-proclamée d’une Europe dont elle s’estime parfois mal-aimée malgré son indéfectible conviction d’en faire partie intégrante, elle nous demande un effort de compréhension plus exigeant sans doute que celui auquel le traitement de l’actualité nous donne droit. Les six nouvelles réunies dans ce recueil, traduites par un couple emblématique de cette « évidence » européenne (lui est belge, elle hongroise), ont été écrites par des auteurs nés pour la plupart dans la Hongrie communiste. Elles constituent une photographie de la littérature hongroise d’aujourd’hui. Distanciation, ironie, crudité, expressionisme, sens de l’Histoire, allusions politiques marquent ces textes. À l’instar des ponts qui relient Pest l’industrieuse et Buda la vénérable, puissent-ils donner au lecteur l’envie de passer de l’autre côté du miroir et de découvrir cette « île enclavée » en plein centre de notre continent, si éloignée et pourtant si proche.

Grégory Dejaeger et Pierre Astier

Informations

ISBN 978-2-35074-454-4
Date de parution mars 2017
Façonnage Broché
Dimensions 13 x 20 cm
Pages 112
Illustré Non

Thèmes associés

Hongrie, europe, fiction, littérature

Région(s)

Europe centrale
Prix :

12,00