Nouvelles de Colombie

« Estefanía a des jambes bien plus longues que celles de n’importe quelle autre femme qui vaut la peine qu’on se souvienne d’elle. Elle a de longs bras aussi. À la voir, on se dit « ces quatre ailes sont bien du même moulin ». Elle est toute en harmonie. Son cou la fait paraître plus grande qu’elle n’est en réalité. Elle a des cheveux drus et, quand elle les coiffe, elle doit les discipliner en fines nattes que quelqu’un, Dieu sait qui, doit patiemment lui tresser. Estefanía est de l’Urabá. Les gens de là-bas sont pleins d’entrain et elle danse sur la piste quand elle n’est pas occupée à courir ou à reprendre son souffle. Elle a des dents longues et blanches, comme celles d’une jument. Elle bavarde avec d’autres qui doivent aussi être de l’Urabá. Ils pourraient être de n’importe quel endroit où les habitants ont la peau foncée, d’une couleur café parfois presque bleue. Mais ces gens-là semblent parler de la mer, de la pluie qui tombe du ciel pendant des journées entières, de plantations de bananiers qui peignent les terres en vert jusqu’au recoin le plus caché. Les gens de là-bas disent des choses comme camawâde, bânane, lé bon le wri, ils parlent de la tite Lu’ et de missié Palacio’ et, quand ils marchent, leurs fesses se balancent comme si le vent les berçait…»

Résumé

Les écrivains américains, en général, sont des raconteurs d’histoires, des « storytellers ». Les écrivains latino-américains en particulier. Les cuentos y tiennent donc une place de premier plan dans la littérature et dans l’histoire du « boom latino-américain », qui a donné au monde tant de géants. Preuve, s’il en est, que dans les processus d’écriture de fiction, et même de fiction au long cours, la nouvelle joue un rôle essentiel. Les conditions politico-économiques d’un pays ont fréquemment favorisé l’écriture de ces formats courts : la pauvreté, la censure, l’absence de maisons d’édition pouvant l’expliquer… Sous les dictatures, la nouvelle se porte généralement assez bien car la littérature se réfugie dans l’écriture de textes brefs mais denses. Du nord au sud de l’Amérique latine, on est à l’aise avec cette forme d’expression. Pour l’écrire et pour la lire. La Colombie ne déroge pas à cette règle. Les Français disent souvent, et cela date de Maupassant et de Marcel Aymé, qu’une bonne nouvelle est une nouvelle qui a une bonne chute. Ce n’est pas faux, mais peut-être aussi qu’une bonne nouvelle est un texte qui déploie le potentiel d’un univers de roman. Dans la densité des personnages et des décors mis en scène, dans l’action qui s’y déroule. Quand on évoque ce grand pays hispanique, latino et caribéen de quarante-huit millions d’âmes, qu’est la Colombie, auquel le navigateur Christophe Colomb a donné son nom bien malgré lui, on pense pauvreté, violence, narcotrafic, enlèvements, FARC, etc. On peut d’ailleurs saluer comme il se doit l’accord historique signé en 2016 entre les autorités colombiennes et les FARC qui met fin à cinquante-deux ans de conflit (!) et qui a valu au président Juan Manuel Santos l’attribution du prix Nobel de la paix. On pense moins spontanément à une nation littéraire, terre par exemple du prix Nobel de littérature (1982) Gabriel García Márquez, l’auteur de l’inoubliable Cent ans de solitude (1967) que tout amateur de littérature se devrait d’avoir lu, ou de Álvaro Mutis, romancier et poète qui a obtenu le prix Médicis étranger en 1989 pour La Neige de l’amiral. On ne pense pas non plus au festival international de poésie de Medelín ou au festival de littérature de Carthagène qui a mis les lettres françaises à l’honneur en janvier 2017… La complexité ethnique (un mélange de peuples autochtones dont les descendants des Muiscas, Quimbayas et Tayronas se sont mêlés aux Espagnols arrivés en 1499, puis aux descendants d’esclaves africains), la diversité culturelle (au temps où elle s’appelait la Nouvelle-Grenade, la Colombie englobait l’actuelle Colombie, le Venezuela, l’Équateur, le Panama et le nord du Brésil) et l’engagement politique font le miel littéraire de ce pays qui redécouvre une certaine normalité sur le plan international et suscite un nouvel engouement. Sans oublier l’incontournable et durable héritage espagnol dont la courte nouvelle de Juan Esteban Constaín Croce, située pendant la bataille de Lépante et où apparaît le personnage de Cervantès, est une illustration. Dans une certaine mesure, elle peut faire écho à la dispute provoquée entre les deux pays par la découverte en décembre 2015 de l’épave du galion espagnol le San José, coulé en 1708 dans la péninsule idyllique de Baru, et de sa fabuleuse cargaison dont la valeur totale dépasserait le milliard d’euros. Le président colombien l’a qualifiée de « trésor le plus important jamais découvert dans l’histoire de l’humanité », alors que l’Espagne en réclame sa part. Souhaitons que la découverte proposée ici de la littérature colombienne contemporaine s’inspire d’un tel enthousiasme. Univers de romans, densité des personnages et des décors, intrigue forte et puissante : on retrouve un peu tout cela dans les six nouvelles colombiennes, exclusivement d’auteurs masculins… successeurs assumés de leurs grands aînés, sélectionnées avec Marianne Millon dont nous tenons à souligner ici l’apport important à la collection « Miniatures » pour tous les titres hispaniques déjà parus. Un jour, peut-être, publierons-nous un titre 100 % féminin…

Pierre Astier

Informations

ISBN 978-2-35074-453-7
Date de parution mars 2017
Façonnage Broché
Dimensions 13 x 20 cm
Pages 132
Illustré Non

Thèmes associés

Bogota, Colombie, amerique du sud, fiction, littérature

Région(s)

Amérique latine
Prix :

12,00